Quand je vois des posts saluant tel ou tel événement où des centaines de personnes payent des sommes conséquentes (80€ !) pour se rassembler et s'adonner à moults ripailles, beuveries et paillardises leur permettant de défouler leur rancoeur envers les-immigrés-qui-mangent-le-pain-des-bons-français et "l'anti-France", événements soutenus par tout ce que notre pays compte de crypto-fascistes, je ne peux m'empêcher de penser aux regrettés Lob et Gotlib (tiens, un fils d'immigré...) et à leur inénarrable Superdupont qui, dans la France de Pompidou, Giscard puis Mitterand, défendait la France de la 2CV, du camembert qui coule, de la baguette et du béret contre l'Anti-France.[^1]
Cette France rance comme la qualifiait Philippe Solers, c'est la France "éternelle" de la réaction contre les Lumières et la révolution universaliste. Celle qui, de Gobineau à Camus en passant par Maurras, de Louis XVIII au Front National en passant par Vichy, n'a de cesse de vouloir rétablir des privilèges, des barrières, des frontières, ériger des murs et des lignes Maginot, tracer une limite entre eux et nous ce à toutes les échelles — paysans contre ouvriers, villes contre campagnes, métropoles contre périphéries, intellectuels contre travailleurs... ; de vouloir défaire les acquis de le République sociale, laïque, universelle patiemment construite au fil des siècles et rétablir une société de castes ; de déformer le message universaliste de notre devise en instrument de conquête, de domination et de ségrégation.
Il faut la combattre comme l'on fait nos aînés, et suivre la trace de leurs vertus pour construire et faire rayonner la France qui, cahin-caha, avec des ratés, des erreurs, des impasses, promeut depuis deux cents cinquante ans l'idéal d'une société plus juste, plus inclusive, plus libre, plus généreuse où chac·un·e quels que soient sa couleur de peau, son lieu de naissance, sa religion, son genre, son âge ait l'opportunité de vivre une vie plus riche et plus harmonieuse. Et ce sans se voiler la face sur les errements et apories d'un universalisme qui se voudrait vertical, absolu et totalitaire, qui prétendrait savoir ce qui est bon pour tous et toutes, imposer une pensée et un mode de vie unique au nom de la République une et indivisible ; et sans ignorer les réalités du monde moderne où la France n'est plus qu'une puissance moyenne, où les valeurs qu'elle porte se sont largement démonétisées et décrédibilisées du fait de l'hypocrisie de politiques néo-coloniales, où le contre-modèle chinois s'impose comme une alternative crédible aux démocraties libérales minéees par l'impuissance et l'hypocrisie ; et bien sûr en prenant à bras-le-corps le défi majeur du réchauffement climatique.
Ma France c'est celle d'Olympe de Gouges qui la première a porté le combat féministe au coeur du projet universaliste, de Toussaint Louverture qui a levé la bannière de l'émancipation des esclaves, de Victor Hugo qui a toujours pris fait et cause pour les humbles contre les puissants, de Louise Michel qui s'est battue contre les forces de la réaction, de Jaurès qui est mort pour la paix, de Simone Weil qui s'est engagée dans la lutte des classes, de Simone Veil qui a eu la force de dépasser son milieu politique, de Julien Gracq qui avait une trop haute idée de la littéreature pour accepter les honneurs ronflants et a passionnément enseigné, de Pierre Bourdieu et tous ces transfuges de classe que, malgré toutes les entraves à son fonctionnement, notre système éducatif a permis de mettre en lumière, de Rachid Taha dont le magnifique Ya Rayah me fait monter les larmes aux yeux à chaque fois que je l'écoute sans que j'en comprenne une parole, d'Aya Nakamura dont je n'aime pas particulièrement la musique mais dont j'admire les performances scéniques, d'Adèle Haenel, Vanessa Springora, Judith Godrèche et toutes ces femmes qui ont le courage de dénoncer les existences que le patriarcat salit et détruit, de François Mitterand et Helmut Kohl se tenant la main devant l'ossuaire de Douaumont...
Je pourrais continuer cette énumération longtemps, y inclure tous ces femmes et hommes anonymes ou célèbres qui au long des siècle ont façonné tout ce que ce pays à d'unique, d'extraordinaire, d'attachant, d'arrogant, de bordélique, de belliqueux, d'accueillant, de talentueux mais ce serait fastidieux.
Ma France ce n'est pas les chansons paillardes, le béret, la baguette, le saucisson et le rouge-qui-tâche, ou si ça l'est un peu, c'est loin de n'être que cela. C'est le couscous, les tajines et la chorba, le mafé et le houmous, le dhaal, les nêms et la soupe phô, le chaabi, le raï, le rock et le rap, la techno et l'électro ; c'est Bruxelles, Alger, Casablanca, Ho-chi-minh Ville, Abidjan, Beyrouth, Athènes, Berlin, Lonres ou New-York ; ma France c'est l'Europe et le Monde.
[^1]: Par une amère ironie, l'article Wikipedia m'apprend que les fachos n'ont pas hésité à réucpérer l'image de Superdupont au premier degré.